Il y a 30 ans, Stéphane Benhamou fondait Le Silence des Justes. Bilan de 30 ans d'action, et sa vision de l'avenir : IA, international, nouveaux projets.
2024 : une année de terrain, racontée sans filtre
Dans un précédent entretien, Stéphane Benhamou dressait déjà le bilan d'une association en pleine croissance — 770 salariés à l'époque, 265 personnes accompagnées, dont 85 % pris en charge à temps complet, 365 jours sur 365. Une intensité d'accompagnement qu'il justifiait sans détour : la sévérité de l'autisme de la plupart des personnes accueillies ne permet ni le domicile, ni le SESSAD, ni l'hôpital de jour. Un an plus tard, ces chiffres ont déjà changé : l'association compte aujourd'hui 900 professionnels mobilisés et accompagne 450 familles au quotidien — une progression qui, à elle seule, résume le rythme de croissance de ces derniers mois.
Interrogé sur les raisons de cette réussite, il l'attribuait avant tout aux équipes : une organisation fondée sur l'écoute, où une idée peut venir d'un stagiaire comme d'un médecin. En exemple, il citait un projet de programmation de robots mené avec le département des Hauts-de-Seine, devenu selon ses mots un rendez-vous hebdomadaire que les jeunes ne veulent "absolument pas manquer".
Il ne cachait pas non plus les limites persistantes : le remplacement des équipes pendant les vacances, de plus en plus difficile à mesure que l'association grandit ; un module de formation BAFA dédié à l'accueil des enfants avec TSA, encore à créer ; des besoins croissants en structures, en formation, en accompagnement des familles et des fratries.
Sur les relations avec les autorités, enfin, une conviction qu'il résumait en une phrase : l'isolement comme véritable adversaire commun, et la conviction que travailler ensemble permet toujours de trouver des solutions.
Un an plus tard, à l'approche des 30 ans de l'association, l'entretien change de registre — moins un bilan d'année, plus un retour sur trois décennies et un regard tourné vers l'avenir. Nous le reproduisons ici dans son intégralité.
« 30 ans de preuves par le terrain »
Le Silence des Justes fêtera ses 30 ans en 2026. Stéphane Benhamou, son fondateur, mesure le chemin parcouru et celui qu'il reste à accomplir.
Q Depuis sa création, quels ont été les moments clés de l'association ?
Nous avons traversé plusieurs tournants majeurs. L'association est née en 1996, en partenariat avec les hôpitaux de jour d'Antony et Santos-Dumont. Pendant longtemps, nous avons avancé sans véritable reconnaissance institutionnelle : notre premier agrément n'est arrivé qu'en 2007.
Nous avons ensuite dû nous adapter à des évolutions profondes des politiques publiques, comme le virage de 2008, lorsque l'État a cessé de créer de nouveaux établissements, ou encore la transformation des services sanitaires en Agences Régionales de Santé. Les premiers plans autisme ont apporté des financements, mais souvent là où les dispositifs ne fonctionnaient pas correctement.
À partir de 2010, nous avons été confrontés à un afflux massif de situations d'urgence. Puis, en 2019, le film Hors-Normes a marqué une rupture : il a rendu visibles les défaillances du système et contraint les pouvoirs publics à réagir, avec notamment une enveloppe nationale de 90 millions d'euros.
Aujourd'hui, je constate une évolution positive : les politiques publiques se professionnalisent et commencent à produire des réponses plus adaptées aux besoins réels. En parallèle, la France a beaucoup progressé dans la recherche médicale. Les échanges entre pédopsychiatres et chercheurs nous ont permis de développer des accompagnements sur mesure, et d'affiner profondément nos pratiques.
Q Quel héritage laissez-vous aux familles après 30 ans d'action ?
Ma conviction, c'est que la situation des personnes autistes, de leurs familles et des professionnels s'est améliorée. Nous étions dans les ténèbres ; nous sommes aujourd'hui dans la lumière. Concrètement, cela signifie que des vies sont désormais respectées.
Notre force, c'est d'avoir développé une organisation basée sur l'écoute, où chacun peut contribuer, quel que soit son rôle : une idée peut venir d'un stagiaire autant que d'un médecin. Nous avons appris en permanence aux côtés des chercheurs, des professionnels du soin et du médico-social, ainsi que des personnes autistes, de leurs proches et de leurs accompagnants. Ce partenariat est la source de tout ce que nous avons construit.
« Je suis fier du combat que nous avons mené pour faire reconnaître l'expertise du terrain. Nous avons toujours refusé de laisser les décisions se prendre sans les personnes concernées. Notre méthode est simple : nous apportons des preuves par le terrain. Nous montrons, par l'expérience et les résultats, ce qui fonctionne réellement pour les personnes autistes.
Tout cela existe grâce aux professionnels du Silence des Justes. Leur engagement et leur exigence au quotidien, depuis trente ans, c'est ce qui nous permet d'avancer. »
Q Quel bilan dressez-vous de l'année 2025 ?
L'année 2025 a été dense, marquée par plusieurs avancées concrètes. Nous avons renforcé notre capacité d'accueil, avec la création de nouvelles places dans tous les secteurs d'âge. Nous avons notamment développé l'accompagnement des très jeunes enfants, en passant de 1 à 8 enfants accueillis dès 2 ans et demi, avec les équipes nécessaires.
Nous avons également répondu à de nombreuses situations d'urgence, tout en développant nos activités : séjours culturels, séjours découverte, séjours inclusifs. L'inclusion professionnelle progresse. De plus en plus de chefs d'entreprise ouvrent leurs portes, et nous améliorons notre accompagnement pour sécuriser ces parcours.
Enfin, notre croissance nous oblige à nous structurer davantage. Nos effectifs augmentent, ce qui implique une évolution continue de notre organisation, notamment sur les fonctions de direction et les ressources humaines.
Q Quels sont vos grands chantiers pour les années à venir ?
Notre premier enjeu est de continuer à créer des places, tout en maintenant un haut niveau de qualité. Le quantitatif et le qualitatif sont indissociables.
Nous travaillons également à la création d'une plateforme nationale d'aide à domicile et de soutien aux aidants. Notre objectif est de transmettre notre savoir-faire en matière d'intervention d'urgence, en formant des étudiants, des éducateurs et des aidants sur tout le territoire. C'est ainsi que l'on évite les situations dites « complexes ».
Nous réfléchissons aussi à l'intégration de l'intelligence artificielle — non pas pour remplacer l'humain, mais pour développer de nouveaux outils de communication et améliorer notre organisation. L'IA ne fera jamais à notre place : elle dépend de ce que nous lui apportons.
Enfin, nous poursuivons notre développement à l'international. Après le Cameroun et le Maroc, nous organiserons le prochain Salon de l'autisme en Afrique au Sénégal en 2027. Nous y transmettons notre savoir-faire, tout en nous enrichissant des pratiques locales. L'autisme est une réalité universelle.
Q Dans trente ans, à quoi ressemblera la vie d'une personne autiste en France ?
Si nous continuons à accompagner les personnes de manière adaptée, à la fois en nombre et en qualité, les besoins diminueront. Aujourd'hui, nous savons faire. Ce n'était pas le cas il y a trente ans.
Si nous poursuivons nos efforts, sans relâcher notre vigilance, nous irons vers une société plus apaisée et plus inclusive, de l'école à l'entreprise.
Q Comment allez-vous célébrer ces 30 ans ?
Nous souhaitons marquer cet anniversaire par des moments à la fois fédérateurs et engagés : un spectacle d'humour, un événement culinaire à la Table des Justes, et surtout une campagne de financement.
Notre objectif est clair : lever des fonds pour soutenir des projets innovants qui ne sont pas financés par les pouvoirs publics. Les idées existent, les besoins sont là. Maintenant, il nous faut encore et toujours des moyens pour agir.
Trente ans après une première rencontre dans un centre de vacances, la conviction reste la même : aucune situation ne doit rester sans réponse.
Propos recueillis auprès de Stéphane Benhamou, fondateur et directeur général du Silence des Justes, en 2024 et 2025.
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