D’une sincérité rageuse

Albert Algoud, dont le fils est autiste, a vu les réalisateurs quand ils préparaient « Hors normes ». Il est sorti de la projection bouleversé.
Sincérité rageuse
Albert Algoud, dont le fils est autiste, a vu les réalisateurs quand ils préparaient « Hors normes ». Il est sorti de la projection bouleversé.

« La gorge nouée, j’ai senti que ce qui était montré et ce qui suivrait allait bouleverser bien d’autres personnes que moi. »
Albert Algoud

PAR ALBERT ALGOUD
J’ai beaucoup aimé les précédents films de Nakache et Toledano, les réalisateurs d’ « Intouchables ». Et, pourtant, c’est avec une certaine appréhension qu’instruit du thème cette fois abordé, et qui me touche de près, que je suis allé voir « Hors normes ». Je redoutais que, en dépit d’intentions louables, la vision de l’autisme verse une fois de plus dans le spectaculaire ou l’esthétisation qui laissent souvent accroire que ce handicap se résume aux performances exceptionnelles de certains autistes Asperger, dits « de haut niveau ». Expression révoltante, du moins c’est mon opinion et je la partage, puisqu’elle induit que les autres personnes autistes peuvent être considérées comme étant de bas niveau.

A noter que le Dr Hans Asperger, qui inspira cette hiérarchisation, collabora activement à la politique eugéniste nazie, contribuant au programme d’élimination d’enfants autistes jugés « inéducables »…
Mais, dès les images haletantes du pré-générique, celles de cette jeune fille lancée dans une course sans but sous le regard effrayé des passants, comme mue par une irrépressible angoisse, mes craintes sont tombées. La gorge nouée, j’ai senti que ce qui était montré là et ce qui suivrait allait bouleverser bien d’autres personnes que moi à qui il arriva de vivre des scènes aussi éprouvantes.

Exclus. Hors normes, Bruno, le juif, et Malik, le musulman, le sont, tant par leurs qualités humaines que par leur courage. Alliant leur énergie, au détriment de leur vie personnelle, ils viennent en aide à ces exclus parmi les exclus que sont ces autistes, dits « sans solution », eux aussi « hors normes », car rejetés de presque toutes les institutions en raison des troubles du comportement majeurs qui rendent infernale leur propre existence comme celle de leurs proches, quand ceux-ci n’ont pas renoncé en acceptant, au mieux l’exil en Belgique, au pire l’enfermement dans des lieux trop souvent inadaptés.
Nous eûmes la grande chance, ma femme et moi, alors que la situation de notre fils était désespérée, de rencontrer Stéphane Benhamou, âme infatigable de l’association Le Silence des justes, qui, dans le film, se prénomme Bruno, et auquel Nakache et Toledano avaient consacré un court-métrage. Dans la composition remarquable qu’en donne Vincent Cassel, j’ai retrouvé l’humanité profonde et malicieuse de cet homme exceptionnel. Dans une scène où Bruno est confronté à deux contrôleurs de l’Inspection générale des affaires sanitaires et sociales (Igas) qui le menacent de fermer pour non-conformité administrative l’appartement thérapeutique où sont accueillis des autistes difficiles, Vincent Cassel, pris d’une sainte colère qui va crescendo, est bouleversant de sincérité rageuse. Puisse son cri : « Allez-y, prenez-les ! prenez-les tous ! » ne pas résonner en vain quand, aujourd’hui encore, tant de ces personnes et leurs familles croupissent dans une absolue détresse.

Inébranlable. Dans le personnage de Malik, servi par le jeu subtil et puissant de Reda Kateb, j’ai bien sûr reconnu la détermination inébranlable, l’exigence et l’humour de Daoud Tatou, qui, depuis des années, anime Le Relais Ile-de-France, association hors normes elle aussi, puisque l’accompagnement d’autistes avec troubles sévères du comportement y est confié à des jeunes « référents », a priori, sans solutions eux aussi, car en rupture scolaire et sans diplôme.
Ce qui fait aussi de « Hors normes » un film puissant sur l’intégration. Hors normes encore l’Usidatu (Unité sanitaire interdépartementale d’accueil temporaire d’urgence), service de la Pitié-Salpêtrière, où se déroule une partie de l’action. Le rôle de la psychiatre confié à Catherine Mouchet m’a d’autant plus intéressé que, lors de la préparation du film, cette remarquable comédienne assistait aux consultations du Dr Guinchat, le psychiatre bien réel qui suivait mon fils et dont elle a su restituer le regard sensible et bienveillant qu’il porte à ses patients. Je suis reconnaissant aux réalisateurs d’avoir prêté à Hélène, interprétée par Hélène Vincent, mère emblématique d’un autiste aussi drôle que problématique (Joseph joué par le formidable Benjamin Lesieur), les propos banals que je leur avais tenus sur mon angoisse de l’avenir : « Quand je ne serai plus là, que deviendra-t-il ? » Par-delà le vérisme, Nakache et Toledano savent parer la réalité la plus cruelle d’un humour qui va jusqu’au burlesque avec un traitement hautement cinématographique des situations. Jamais depuis « Miracle en Alabama », d’Arthur Penn, l’histoire d’Helen Keller et de son éducatrice Anne Sullivan, je n’avais ressenti une émotion aussi profonde devant un film traitant d’un handicap hors normes.
Puisse ce compliment leur aller droit au coeur, comme ils ont su toucher le mien et sauront toucher celui de millions de gens. Espérons que le regard qu’ils portent sur l’autisme s’en trouvera plus éclairé.

Source : Le Point

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